A la recherche de l'Art d’Être

December 22, 2015

 

Mon année 2015 et ma 30ème année se terminent sur une lecture qui a croisé avec beaucoup de bonheur mon chemin d'apprentie Yogini. Il ne s'agit pas juste d'une lecture, c'est un faisceau de lumière sur notre façon d'être, nos habitudes, nos conversations, la consommation. Il ne s'agit pas d'un ouvrage de plus de développement personnel, ni d'une pure œuvre philosophico-sociologique qui pourrait rebuter. C'est un recueil de pensées dont la profondeur n'a d'égale que sa simplicité. Cette pépite, c'est « L'art d'être », d' Erich Fromm, dénichée un peu par hasard aux détours d'une recherche à la bibliothèque.

 

Datant de 1976, la particularité de ce bouquin est de réunir et synthétiser les grandes idées d'un autre livre qu' Erich Fromm a écrit : Avoir ou être. Le bouquin se laisse lire avec une facilité presque déconcertante. Pas d'une seule traite, car il faut du temps de maturation entre les chapitres pour s'approprier son fil directeur. Mais tout est fluide : les idées sont très claires et empruntées à des exemples concrets et contemporains, les références sont suffisamment variées et les 6 chapitres assez courts pour ajouter un élan dynamique. De manière très pédagogue, Erich Fromm déroule le fil de sa pensée en veillant bien à ne pas nous laisser sur le bord du chemin. Allez, je me lance, et j'essaie de faire court, promis !

 

Son principal argument, celui par lequel commence le livre est le suivant : nous avons le choix de donner deux orientations différentes à nos vies respectives, selon le mode Avoir ou le mode Être. Ce mode Être ne peut être acquis qu'en se libérant des béquilles du mode Avoir. Tout au long du livre, il précise quelles sont ces béquilles, et comment il conçoit cette libération, l'art d'être Soi, dans une posture opposée à l'égoïsme.

 

Tout part d'un ensemble de grandes impostures, d'usages de faux à grande échelle qui caractérisent nos sociétés modernes.

La publicité, la marchandisation de l'homme, de même que le «verbiage trivial » sont tous les grands empêchements à Être. Les sociétés industrielles ont favorisé la libération des forces extérieures, politiques, donnant ainsi à l'homme l'illusion de sa liberté. L'illusion, car des chaînes intérieures ont remplacé ces forces extérieures, tout en étant beaucoup moins palpables. En lui donnant l'illusion d'exercer sa liberté, en lui donnant tous les choix, notamment en matière de consommation, en manipulant ses désirs par le markéting, la société s'empare en réalité de l'homme comme un capital à investir, à coup d'informations orientées, de divertissements et de publicités.

 

L'unité de valeur, de référence, devient celle fournie par la publicité, par le spectacle médiatique, venant occuper l'espace où l'homme moderne ne supporte plus la solitude conférée par sa liberté.

Le refus de l'effort et le rejet de toute perspective de souffrance sont satisfaits par le mode de l'Avoir, où tout concourt à la satisfaction des besoins premiers de l'homme. Ce faisant, c'est au monde marchand que l'individu abandonne toute sa liberté et par là-même sa créativité. Les machines, l'économie et la bureaucratie prennent alors le pas sur l'humanité. Voilà qui est dit !

 

Brrrr... comment ne pas devenir complètement déprimé face à ce juste constat des choses ? Revenir à la base, à soi, se dé-complexifier. Autant de valeurs qui paraissent aujourd'hui aussi simplistes que désuètes. Ces valeurs, ces préceptes font écho à la Yogini que je suis, car il s'agit de celles qui sont véhiculées par toute pratique du Yoga.

 

 

 

-Vouloir UNE chose et l'accomplir avec enthousiasme, créativité et détermination.

Cela me fait vraiment penser aux postures du yoga, que l'on pratique de tout son cœur, complètement ici et maintenant, gratuitement et non par obligation ou intuition d'une utilité quelconque.

Erich Fromm fait ici remarquer au lecteur le nombre de tâches administratives, mécaniques, que nous accomplissons avec une certaine maîtrise, avec une technicité que nous sommes fiers de posséder. Mais celles-ci nous éloignent chaque fois un peu plus de notre créativité et de notre sociabilité originelles.

 

-Être éveillé.

Durant la journée, nous pensons être éveillé, par rapport à la nuit où nous dormons profondément. En réalité, c'est un leurre, qui tient à notre définition commune de l'éveil : le fait de mettre en oeuvre ses facultés pour s'acquitter de ses occupations quotidiennes, de ses fonctions vitales et se préserver des dangers.

En revanche, pendant le sommeil, nous n'avons pas à nous préoccuper de tout cela, nous sommes tournés vers notre intériorité, nous créons, voyageons librement,exprimons des messages, nous ne sommes pas bridés par nos illusions ni par le bon sens commun. Pour Erich Fromm, nous sommes bien plus éveillés la nuit que le jour : parfaitement à l'écoute de nous-même, dans l'attention la plus totale, sans barrière ni frontière, sans crainte du ridicule.

Pour faire le lien avec le yoga, la pratique du Yoga Nidra emprunte précisément les qualités du sommeil pour développer cet éveil total et profondément serein dans la journée. Dans mon article sur le film « Le Goût des merveilles », je décrivais précisément cette pleine présence au monde qu'incarne Pierre, si peu commune qu'elle peut paraître comme le stigmate d'une anormalité.

 

-Se concentrer.

C'est la présence pleine et entière à chaque chose, personne, activité. Dans nos sociétés, la capacité à la concentration est sous-développée, même entravée. Au contraire, la distance et l'illusion sont favorisées, de manière à garder notre esprit dans la superficialité des choses.

La difficulté à se concentrer tient aussi à la peur de rencontrer l'autre et soi-même dans un face à face solitaire. Se concentrer passe par s'accorder chaque journée quelques minutes de retraite en soi, dans le silence, en laissant venir les pensées intruses en toute bienveillance. Le yoga nous permet d'y accéder grâce à des techniques comme la concentration sur la respiration, sur une bougie, sur notre espace intérieur. Cette concentration favorise l'éveil de l'homme tout entier, dans tout son champ d'expérience. Elle rend la vie transparente, dénuée de toute falsification.

 

 

 

-Être attentif.

L'attention s'installe par la concentration. Elle n'est pas envisagée comme une ouverture aux différents stimuli que nous recevons. Elle est bien plus exigeante. Il s'agit de la faculté de voir, pénétrer la surface des choses, des comportements, des habitudes.

Être attentif aux éléments visibles, à son corps, et aux éléments invisibles, inconscients. Etre attentif à nous-même mais également à la société, à l'autre. Car si nous ne sommes pas attentifs à notre cadre social, si nous ne comprenons pas de quoi il est fait par manque de curiosité et d'entrain de vie, c'est à nous même que nous manquons d'attention. Nous sommes une variation de la Vie dans un corps singulier. Nous devons donc être attentif à la Vie autour de nous pour mieux nous identifier. Ansi, l'attention désembue l'esprit, elle rend vivant, indépendant, elle permet de trouver un centre en soi. Elle demande une vigilance, un effort soutenu.

Et pourtant, l'attention n'est pas la réflexion. Elle n'est pas un savoir. Elle est une perception directe de ce qui se passe.

Encore une fois, le lien avec le yoga est ici possible, car la pratique nous permet d'être attentif, de dépasser notre bavardage mental et la bonne-pensance pour accéder à une pensée directe et claire de nous-mêmes, sans jugement. Par exemple, je peux lever de deux manières mon bras : en l'actionnant mécaniquement tout en pensant à mon fils qui m'attend à l'école ; mais je peux également le lever dans la sensation précise, en percevant chaque micro-mouvement qui se crée, en dirigeant tout mon espace mental vers mon activité.

 

 

 

L'objectif final est cette découverte progressive de notre Être, derrière le voile de l'apparence et de l'illusion. En étant relié, attentif, éveillé, concentré sur ce qui m'entoure, je peux mieux comprendre quelle part en moi n'est pas moi, et savoir enfin qui je suis pour mieux développer en moi toutes mes potentialités.

Car on peut tout à fait parvenir à cette connaissance sans pour autant vouloir changer, ni trouver les clefs du "changement".

Ce changement est la dernière étape dans « l'art d' Être ». La plus difficile je pense. Il s'agit de renoncer à notre inclination à tout posséder (de nos propres idées au travail d'autrui, en passant par les objets de la nature), en acceptant l'incertain et l'instabilité, l'angoisse de la perte, et tous les changements pratiques que cela implique.

 

Il le dit bien mieux que moi en fait alors je lui laisse la parole pour finir:

" Il faut renoncer à certaines choses, apprendre à partager et endurer l'angoisse engendrée par ces premiers petits pas qui mettent à nu une peur souterraine de se perdre en perdant notre Avoir. Il ne s'agit pas uniquement de renoncer à quelques  biens. Il faut bien plutôt perdre des habitudes, abandonner ses pensées accoutumées, cesser de s'identifier à son statut, perdre l'habitude de faire des jolies phrases pour briller, et renoncer à l'image que se font de nous les autres ou que nous espérons qu'ils se fassent (...). Que l'attention se porte sur les autres, sur le monde de la nature, de idées, de l'art, sur la vie sociale et politique. Etre littéralisement "intéressé", du latin inter-esse, être parmi les autres plutôt qu'enfermé en soi. Une personne qui a simplement vu une piscine de l'extérieur, sans rentrer dans l'eau, en fera une description correcte, mais extérieure à elle, sans intérêt. Si la même peronne, au lieu de l'avoir vue, s'est baignée dedans, s'est liéttéralement "mouillée", elle est alors en mesure d'en parler différemment. Il s'agit d'une personne différente parlant d'une piscine différente. La piscine et la personne, sans se confondre, ne s'opposent plus (...)

Un nouvel élément s'en dégagera. L'expérience du bien-être, aussi fugace et imperceptible soit-elle, se distinguera à tel point de tout ce que la personne a vécu jusqu'à présent qu'elle deviendra, pour les tous les progrès ultérieurs, une forte motivation".

 

« Je suis ce que j'ai » pourra alors devenir « je suis ce que je fais », puis « je suis ce que je suis ».

 

 

Alors, on plonge :)  ?

 

 

 

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